L'Outrenoir de Soulages, les Black Paintings de Rothko : quand des peintres font du noir une couleur

Longtemps réduit à l'absence de lumière ou à la couleur du deuil, le noir est devenu au XXe siècle un territoire pictural à part entière. Pierre Soulages, Mark Rothko, Jackson Pollock ou Henri Matisse s'en sont chacun emparés pour des raisons différentes, jusqu'à en faire une signature. Voici comment le noir est passé du statut de non-couleur à celui de matière première pour certains des artistes les plus marquants de l'art moderne.
Le noir n'a pas toujours été considéré comme une couleur
Avant le XXe siècle, le noir occupe une place ambiguë dans la théorie de la couleur : il sert surtout à tracer les contours, à creuser les ombres ou à donner du volume, mais il n'est pas pensé comme une couleur autonome capable de porter un sujet à elle seule. Il reste l'auxiliaire du dessin, jamais le sujet du tableau.

Une bascule au XXe siècle
Ce basculement s'opère avec l'abstraction naissante. En 1915, Kazimir Malevitch expose son Carré noir sur fond blanc, une toile qui ne représente plus rien d'autre qu'elle-même : un carré peint en noir, posé sur un fond neutre. Ce geste radical fait du noir un motif à part entière, indépendant de toute figuration, et ouvre la voie à des générations d'artistes qui vont explorer cette même tension entre plein et vide, présence et absence.
Les artistes qui ont fait du noir leur signature
Plusieurs peintres ont construit une partie de leur œuvre autour du noir, chacun avec une méthode et une intention très différentes.

Pierre Soulages, le peintre qui cherche la lumière dans le noir
Né en 1919, Pierre Soulages raconte volontiers une anecdote fondatrice : enfant, il aurait tenté de rendre plus noire une tache d'encre en y ajoutant de l'encre, avant de réaliser que la surface, en séchant, devenait brillante et réfléchissait la lumière. Cette intuition d'enfance deviendra le cœur de tout son travail d'adulte.
Mark Rothko et les Black Paintings
Peintre américain né en 1903 et mort en 1970, Mark Rothko a consacré une partie de la fin de sa carrière à des toiles presque entièrement noires, connues sous le nom de Black Paintings. Rothko revendiquait le noir comme une couleur à part entière, capable de porter une intensité émotionnelle aussi forte que ses grands aplats colorés des débuts.
Jackson Pollock, au-delà des drippings colorés
Jackson Pollock est surtout connu pour ses projections de peinture colorée, mais il a aussi produit une série moins médiatisée de toiles en noir et blanc, comme 26A Black and White en 1948 ou Black and White Painting III vers 1951, aujourd'hui présentées notamment au Dallas Museum of Art. Cette période montre un Pollock qui explore le geste et le rythme sans le filtre de la couleur, en se concentrant sur la ligne et le mouvement.
Henri Matisse, le noir comme simplification
Chez Henri Matisse, le noir apparaît notamment dans Voile de calice noir, réalisé entre 1950 et 1952, mais surtout dans son immense travail de gravure : près de 900 estampes et plus de 90 livres illustrés, où le noir de l'encre devient l'unique langage plastique. Pour Matisse, recourir au noir pur répondait à une recherche de simplicité et d'épure, une manière d'aller à l'essentiel sans le détour de la couleur.
L'Outrenoir de Pierre Soulages : quand le noir produit de la lumière
C'est en 1979 que Pierre Soulages invente le terme d'Outrenoir pour désigner sa peinture. Le principe : recouvrir entièrement la toile de noir, puis travailler la matière en surface pour que ce ne soit plus la couleur qui compte, mais la façon dont la lumière se réfléchit sur elle.
Une matière sculptée plutôt qu'une couleur posée
Concrètement, Soulages creuse, strie et texture l'épaisse couche de peinture noire avec des outils variés, créant des sillons et des reliefs qui captent la lumière ambiante différemment selon l'angle sous lequel on regarde le tableau. Chaque strie accroche la lumière, la redirige, la fait glisser vers la strie voisine, et c'est cette mécanique de reflets en chaîne qui transforme une surface uniformément noire en un paysage mouvant de mats et de brillants. Le spectateur qui se déplace devant la toile voit littéralement l'œuvre changer, comme si le tableau répondait à son mouvement plutôt que de rester figé.
De l'encre d'enfance à l'acrylique
Le parcours technique de Soulages suit une trajectoire cohérente. De l'encre de son enfance, il passe par l'huile, puis adopte l'acrylique dans les années 2000, un matériau qui lui permet de jouer plus finement encore sur les contrastes mat et brillant. Le musée Soulages, ouvert à Rodez en 2014, rassemble aujourd'hui l'essentiel de ce parcours et permet de mesurer, toile après toile, comment un seul homme a fait du noir un terrain de recherche sur plusieurs décennies.
Autres jalons marquants du noir dans l'histoire de l'art
Au-delà des figures déjà citées, quelques œuvres et épisodes ont façonné durablement le rapport de l'art au noir.
Guernica, le noir comme langage de l'urgence
En 1937, Pablo Picasso peint Guernica presque entièrement en noir, blanc et gris, en réponse au bombardement de la ville basque du même nom. Le choix de se priver de couleur renforce la dimension de témoignage de l'œuvre : pas de rouge pour le sang, pas de bleu pour le ciel, seulement des valeurs de gris qui rapprochent la peinture du reportage photographique de l'époque.
Le noir et blanc, un duo indissociable
Le noir seul et le duo noir et blanc répondent à des logiques différentes. Le noir seul, comme chez Soulages ou Rothko, travaille la matière et la texture d'une teinte unique. Le noir et blanc, lui, joue sur le contraste entre deux extrêmes. Il a longtemps servi à structurer les contours et les ombres avant de devenir, avec l'abstraction, un langage graphique à part entière, fait d'oppositions franches plutôt que de nuances.
La controverse Vantablack
Plus récemment, en 2016, l'artiste Anish Kapoor a obtenu l'exclusivité d'usage du Vantablack, un matériau ultra-absorbant qui capte jusqu'à la quasi-totalité de la lumière visible. Cette exclusivité a suscité une vive polémique dans le monde de l'art : de nombreux créateurs jugeaient qu'une seule couleur, aussi extrême soit-elle, ne devrait jamais appartenir à un unique artiste.
Repères pour situer ces artistes du noir
Pour s'y retrouver rapidement parmi ces figures et leurs œuvres les plus associées au noir, voici un tableau récapitulatif.
| Artiste | Période | Approche du noir | Œuvre ou concept repère |
|---|---|---|---|
| Kazimir Malevitch | 1915 | Le noir comme motif abstrait autonome | Carré noir sur fond blanc |
| Pierre Soulages | Né en 1919, Outrenoir dès 1979 | Matière noire sculptée pour capter la lumière | Outrenoir |
| Mark Rothko | 1903-1970 | Le noir comme couleur émotionnelle à part entière | Black Paintings |
| Jackson Pollock | Fin des années 1940-1950 | Le noir pour isoler le geste et le rythme | 26A Black and White (1948) |
| Henri Matisse | Vers 1950-1952 et travail de gravure | Le noir comme simplification du trait | Voile de calice noir |
| Pablo Picasso | 1937 | Le noir et le gris comme langage du témoignage | Guernica |
Vivre avec une peinture noire chez soi
L'intérêt pour ces artistes dépasse souvent le seul cadre culturel : une toile noire ou en noir et blanc séduit aussi pour son pouvoir décoratif. Contrairement à une idée reçue, une peinture dominée par le noir n'assombrit pas nécessairement une pièce. Bien choisie, elle agit surtout comme un point de tension visuelle qui structure l'espace.
Choisir la bonne nuance de noir
Tous les noirs ne se comportent pas de la même façon selon la lumière et le support : le noir corbeau, le noir cassis, le noir animal, le noir charbon, le noir d'encre ou le noir réglisse ont chacun des reflets légèrement différents, plus ou moins chauds ou froids. Une toile au fini mat absorbera la lumière et créera de la profondeur, tandis qu'une surface travaillée en reliefs, à la manière de l'Outrenoir, produira des jeux de reflets qui évoluent au fil de la journée.
L'associer au reste de la décoration
Dans un intérieur clair et minimaliste, une œuvre noire fonctionne comme un point d'ancrage visuel fort, à condition de ne pas la multiplier pour éviter d'alourdir l'ensemble. Dans un intérieur déjà chargé en matières et en contrastes, le duo noir et blanc s'intègre plus facilement, car il reprend un principe d'opposition déjà présent ailleurs dans la pièce. Dans les deux cas, l'éclairage naturel ou artificiel change radicalement la perception de l'œuvre. Mieux vaut, si possible, l'observer à différents moments de la journée avant de choisir son emplacement définitif.